La discipline sans la dopamine
La traversée du désert (ou boring middle en anglais), c’est cette longue phase dans un parcours FIRE où il ne se passe plus rien de spectaculaire.
Concrètement, c’est la discipline sans la dopamine.
Plus de dopamine d’économiser sur telle dépense, parce que t’as déjà tout optimisé. Plus de dopamine d’ouvrir un nouveau compte IBKR, parce que t’as déjà le tien. Plus de dopamine d’obtenir CHF 50 de bienvenue après avoir trouvé le meilleur compte bancaire suisse, parce que c’est déjà fait.
Il te reste quoi? De la pure discipline. Pendant une bonne dizaine voire quinzaine d’années.
J’ai rejoint le mouvement FIRE en 2013. Et ce boring middle, je l’ai vécu de plein fouet. Sauf que, avec le recul, je me suis rendu compte que je l’ai pas juste “traversé”. J’ai passé des années à chercher des pics de dopamine de remplacement, jusqu’à trouver quelque chose de bien plus profond.
Voici comment ça s’est déroulé pour moi.
2013-2015: la phase où tout est nouveau (et excitant)
Tout a commencé avec un objectif tout bête: acheter notre chez-nous. C’est cet objectif qui nous a fait réaliser que ce rêve ne resterait qu’un doux rêve si on ne faisait rien.
Et de fil en aiguille, on a découvert YNAB pour le budget et son forum associé, puis mrmoneymustache.com, puis le mouvement FIRE, et puis… j’ai lancé mustachianpost.com pour documenter mon parcours FIRE en Suisse. Et voilà, on en est là aujourd’hui.
L’objectif qu’on s’est fixé à l’époque était d’atteindre CHF 2'156'000 de fortune nette afin d’être financièrement indépendants à 40 ans.
Ces deux premières années, c’était l’euphorie. Chaque semaine, une nouvelle optimisation. Chaque mois, un poste de dépense qu’on réduisait. Pas toutes d’un coup, parce que certaines devaient attendre la fin d’un contrat comme pour notre assurance auto par exemple. Ça devait être fin 2015 quand on a eu fini de tout optimiser. Mais la dopamine coulait à flots. Chaque action donnait un résultat visible, immédiat, gratifiant.
Notre fortune nette est passée de CHF 48'500 début 2014 à CHF 207'000 début 2016.
Quand t’es dans cette phase, tu te dis que ça va continuer comme ça pour toujours. Spoiler alert: nope, ce ne sera pas le cas…
2016-2019: le plateau et les premiers doutes
Une fois que toutes les dépenses étaient optimisées et que les meilleurs investissements étaient en place, il ne nous restait qu’une seule variable à augmenter: les revenus.
C’est exactement ce que j’ai fait. Je me suis concentré à fond sur l’augmentation de mon salaire. J’ai engrangé des connaissances dans plein de domaines, ce qui m’a permis de monter en compétences et en rémunération. D’un côté, ce n’était pas ennuyeux du tout, parce que j’apprenais constamment.
Mais côté finances? Le boring middle pointait son nez.
Plus rien de nouveau à optimiser. Plus de “quick wins”. Les virements automatiques vers IBKR partaient chaque mois comme une horloge.
Niveau fortune nette, on était à CHF 217'000 début 2017. CHF 292'000 début 2018. Et CHF 347'000 début 2019.
Ça montait. Mais lentement. Trop lentement pour le cerveau avide de dopamine qui avait connu les gains rapides de la phase d’optimisation. Et aussi, trop lentement pour pouvoir atteindre notre objectif FI de CHF 2'156'000 à 40 ans!
Et c’est là qu’un truc intéressant s’est passé.
2019-2020: le mirage, le COVID, et un lecteur du blog
À partir de 2018-2019, j’avais l’impression que l’objectif était à moins d’une décennie. Et c’est un piège psychologique vicieux: quand tu sens que c’est “proche”, ton cerveau se met à croire que c’est genre demain, ou dans un mois.
Sauf que c’est un mirage. Un mirage qui recule d’un pas à chaque pas que tu fais vers lui.
Et le COVID en 2020 n’a rien arrangé. La motivation était vraiment en dent de scie. Certaines semaines, je me sentais en feu (sans jeu de mots), et d’autres, notre objectif FI me paraissait si loin…
Mais fin 2018, il s’est passé quelque chose de décisif. J’ai rencontré Thomas, un lecteur du blog qui investissait en immobilier locatif (salut Thomas si tu lis ces lignes!)
Le voir faire, concrètement, ça m’a inspiré à sauter le pas. On a acheté notre premier immeuble locatif. Puis un deuxième. Puis un troisième, qu’on possède encore aujourd’hui.
Et j’ai remarqué un pattern qui se répète à chaque fois dans mon parcours: ce qui me déclenche, c’est de voir quelqu’un d’autre se lancer. Ça m’inspire. Et c’est une des raisons pour lesquelles je tiens encore ce blog, avec mes articles, mon bouquin, mes programmes, mes updates de fortune nette. Parce que les retours par email me confirment la même chose: ça inspire des lecteurs à passer à l’action. Le cercle vertueux.
Notre fortune nette a quant à elle atteint CHF 606'000 à la fin de l’année 2020.
L’immo m’avait donné un nouveau carburant. Une nouvelle source de dopamine. Mais est-ce que c’était vraiment la bonne?
2020-2025: l’investissement value, ou la dopamine déguisée en stratégie
En 2020, je me suis lancé dans l’investissement value. Pendant cinq ans, j’ai suivi les analyses d’entreprises via une newsletter payante, traqué des actions sous-évaluées, cherché les bonnes affaires.
C’était cool. Intellectuellement stimulant. Et surtout, ça me donnait ma dose de dopamine. Chaque achat d’action à bas prix, c’était un petit shoot. “Regarde cette boîte à 0.6x sa book value. Trop génial!”
Sauf que, avec du recul, ça me divertissait beaucoup pour pas grand-chose. L’immo locatif était devenu ma vraie source de dopamine “investissement”, avec des rendements bien supérieurs. Et le value investing, malgré un rendement annualisé honnête de 8.1% sur 6 ans, c’était devenu du bruit dans ma stratégie. J’ai donc fini par arrêter l’investissement value pour me concentrer sur ce qui comptait vraiment.
La leçon que j’en tire: quand tu cherches de la dopamine dans tes finances pendant le boring middle, c’est un signal. Un signal que quelque chose te manque ailleurs. Pas dans ton portefeuille, mais dans ta vie.
Et pendant que je courais après ces pics de dopamine, quelque chose de plus profond se construisait en parallèle, sans que je le réalise pleinement à ce moment-là.
Ce qui m’a vraiment porté: trouver mon sens avant d’être FI
L’écriture, c’est une passion que j’ai depuis gamin. Je l’ai perdue en route après le secondaire, et c’est ce blog qui me l’a fait retrouver. En 2016, j’ai pris la décision consciente de m’y consacrer. Et depuis, elle n’a fait que grandir, nourrie par les retours de lecteurs et l’impact concret de mes mots sur les décisions financières de vraies personnes.
Le blog et tous les projets connexes m’ont apporté quelque chose que ni l’immo, ni le value investing, ni aucun rendement ne pourra jamais donner: un sens profond. Une raison d’être.
Même si aujourd’hui je ne devais plus que bloguer à 100% (sans être FI je veux dire, pour gagner ma vie), je ne verrais pas ça comme un travail. Écrire des articles, des livres, partager ce que j’apprends. C’est ce qui me nourrit.
Et avec du recul, toutes les décisions que j’ai prises pendant ces 13 ans renforçaient mon objectif, d’une manière ou d’une autre. Augmenter nos revenus. Augmenter nos rendements. Diminuer encore nos dépenses en étant créatifs. Aucune n’était perdue. Même le value investing m’a appris ce que je ne voulais pas faire de ma vie (lire: être dépendant à des shoots de dopamine).
Notre fortune nette a bien évolué entre 2021 et 2026, passant de CHF 606'000 à CHF 2'146'000 en ce début d’année. L’effet boule de neige des intérêts composés en bourse, combiné à l’immobilier et à l’augmentation de nos revenus, a fait le reste.
La croissance exponentielle n’est visible qu’avec du recul, car sur le moment, c’est le désert.
Et c’est justement ça qui a transformé mon boring middle en quelque chose de supportable: avoir trouvé un sens en parallèle de la machine financière qui tournait toute seule.
Ce que j’aurais aimé qu’on me dise au début
La traversée du désert dans le mouvement FIRE (aussi appelée “boring middle”) est bien réelle. Comme dans tout projet au long cours. Un skieur pro qui vise les JO, ça se passe pas en 3 mois ni en 3 ans. C’est le projet d’une vie.
Et le parcours FI, c’est pareil.
J’aurais adoré connaître ces trois choses au début de mon parcours:
1. Conscientise que le boring middle existe
La première étape, c’est juste de savoir que ça va arriver. Le nommer, c’est déjà enlever une partie de son pouvoir.
T’as optimisé toutes tes dépenses, choisi tes investissements, automatisé tes virements. Et maintenant? Maintenant, tu attends. Pendant des années. Et c’est normal. C’est même un signe que tout fonctionne bien.
“Le boring middle dans le mouvement FI est un signe que tu es sur le bon chemin vers l’indépendance financière.”
2. Trouve ce qui te nourrit pour le post-FI
Le meilleur conseil que je puisse donner, au-delà de courir après les augmentations et les meilleurs rendements (car oui, c’est quand même ça qui fait que je serai tout bientôt FI), c’est de garder une partie de ton temps à explorer ce qui te nourrit au niveau du sens.
Et non, c’est pas en scrollant sans réfléchir sur TikTok ou Instagram que tu vas le trouver. C’est trop passif. Y’a peut-être 5-20% d’inspiration à y pêcher. Mais le reste, il faut pratiquer. Il faut faire. Il faut tester dans ta réalité si t’aimeras faire ça plus que 3 secondes de vidéo boostée à la dopamine.
3. Écris ton “pourquoi” (et verbalise-le)
Quelque chose que tu dois creuser depuis le tout début de ton parcours FI, c’est le “pourquoi” tu commences cette aventure.
J’ai des gènes de quelqu’un de discipliné. Mais sans un “pourquoi” fort, “être libre et indépendant” pour ma part, toute la discipline du monde aurait disparu après 4-5 ans. Je le sais parce que je l’ai senti en 2019-2021, quand la motivation était en dent de scie et que l’objectif ressemblait à un mirage. Ce qui m’a empêché de lâcher, c’est pas la discipline. C’est le “pourquoi” derrière.
Mon “pourquoi”, c’est être libre et indépendant. L’écriture, c’est ce que je fais de cette liberté. Les deux se nourrissent, mais c’est le “pourquoi” qui tient la barre quand la mer est plate.
Car, ton “pourquoi”, c’est ce qui tient quand la dopamine s’arrête.
À toi maintenant
Si t’es en plein boring middle de ton aventure FI, ou si tu sens qu’il approche, fais un truc simple: écris ton “pourquoi” en commentaire ci-dessous.
Pas pour moi. Pour toi.
Le verbaliser à d’autres, c’est un premier pas pour le rendre réel. Et parfois, c’est exactement ce qu’il te faut pour traverser le désert sans t’y perdre.







Dernière mise à jour: 16 avril 2026